Qu’est-ce que l’écologie des arts ?

Détourné par le greenwashing, galvaudé par les verts, perdu pour le plus grand nombre qui la perçoit comme-un-ensemble-de-geste-citoyen : l’écologie ! Tentons de retrouver un peu du sens initial, d’un mot, que l’on finira par oublier, peut être pour lui préférer le terme d’écosophie.

Origine
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Oïkos en grec antique est l'habitat ou le patrimoine qui rattaché à un territoire, définit une ressource et un espace naturel rattachés à un groupe d'humains, liés culturellement et historiquement. Lorsque l'on parle d'économie, nous parlons des règles qui régissent ces territoires au sens étymologique (oïkos, patrimoine, nomia, règles/lois). L'oïkos c'est aussi ce que Bruno Latour appelle Gaïa, un monde naturel fait d'attachement locaux. Tissé dans les rites, les coutumes et les productions de connaissances, se rapport homme/nature constitue des territoires cohérents en terme de "gestion" de l'environnement. L’Oikos est local, à la fois technique et affectif, il tisse un lien entre les humains. Ils produisent des biens et des fictions qui les unissent et leur permettent malgré tout de s'individuer.

 

“Penser en terme écosophique
c’est œuvrer pour une culture
des arts, locale, écologique
& sociale”

Retour par la philosophie
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Avec Guattari (cf. les trois écologies), on trouve la volonté de réfléchir ce terme pour en extraire le sens premier. Il tente un dépassement de la notion d'écologie et tire son propos de réflexions menées avec Deleuze sur la complexité du réel. Penser en terme d'économie, c'est en fait réduire le réel à des rapports mécaniques. Nous établissons des lois et des normes qui structurent notre pensée. En faisant cela, nous nous rendons imperméables aux phénomènes qui n'obéissent pas à ces règles. Le livre Mille plateaux proposait de multiplier les plans d'analyses économiques (entendus étymologiquement), pour produire des connaissances écologiques naissant de la confrontation de points de vue très différents. Guattari propose alors de penser l'écologie selon trois pôles : 

(1) environnemental et naturel
(2) social et économique
(3) symbolique et psychologique

Aujourd'hui, Bruno Latour propose de réfléchir à nouveau à ces concepts. Dans un travail collectif récent, Sur les modes d'existences, il invite à sortir d'un rapport objet/sujet trop simpliste. Pour multiplier ce qu'il appelle des gabarits, il propose de comprendre le monde de manière complexe à travers des trinômes de concepts. Ils forme 5 groupes de gabarits collectant des modes d'existences :
(1) reproduction / métamorphose / habitude
(2) technique / fiction / référence
(3) politique / droit / religion
(4) attachement / organisation / moralité
(5) réseau (connecter des choses inconnectables) / préposition (situer les croisements) / double-clic (maintenir le même malgré l'autre) 

 

Et dans les arts ?
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Les arts sont aujourd'hui perçus comme étant des valeurs patrimoniales et des objets d'appréciation esthétique. Ils sont des valeurs pour les spéculateurs de tous genres, mais aussi des attracteurs très fort en terme touristique. Ces usages de l'art sont dus à notre manière de percevoir notre rapport à ceux-ci. Pour nous (occidentaux), les œuvres sont des expériences mettant en relation un spectateur passif et désintéressé face à un objet.

La valeur de l'objet provient du fait qu'il est placé dans une situation de contemplation. Ces deux situations, valorisation économique et expérience esthétique, cohabitent et interagissent. Elles ne sauraient exister l'une sans l'autre. Le lien qui les unit agit comme un masque qui nous occulte l'ensemble des rapports qui naissent de ce système. Nombre de situations ambigües sont étouffées et justifiées par la nécessité d'une autonomie des arts dans les champs politiques et sociaux. Justification, dont on sait qu'elle ne tient plus, cette posture d'autonomie, feinte, est un choix politique et social avant toute chose. L'art ne saurait fonctionner sans les autres "pans de la vie humaine".

“Penser les arts en terme écologique c'est les penser dans leur complexité”. Inscrire et critiquer leurs discours dans "le local" et "l'affectif" (au lieu du "mondial" et de "la distance objective"), qui sont autant producteurs de richesses, économiquement, que producteurs de connaissances. La pensée écosophique permet à nouveau de réfléchir les arts avec leurs multiples rôles : expression, guérison, santés individuelle et collective, production de savoirs et de connaissances, renforcement du sentiment d'exister…

 

 

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5 Comments

  1. Bonjour,

    La référence d' »écosophie » n’est pas nouvelle -concept des années 60- repris par Félix Guattari dans « Les trois écologies » Paris: Galillée, 1989 et Eddy Banaré a sorti en 2013 un livre intitulé « Félix Guattari, Qu’est-ce que l’écosophie ? » Éditions Lignes, IMEC, coll. « Archives de la pensée critique ». L’écosophie compile l’écologie environnementale, l’écologie sociale et l’écologie mentale -dont relèverait la part symbolique de l’écologie dans l’art contemporain, recherches actuelles que je réalise à l’Ecole Doctorale des Sciences de la Nature et de l’Homme au Muséum National d’Histoire Naturelle cf. Laboratoires de recherche http://www.jardin-eco-culture.com/links.html

    Aujourd’hui, l’écologie se conjugue au pluriel. Guattari disait déjà en 1991 que « Le terme d’écologie est éclectique. Il englobe des réalités très hétérogènes, ce qui fait d’ailleurs sa richesse ». Et le mot, dont la racine est déclinée, est loin de disparaître, même s’il est peu usité directement dans l’art. Puisque la référence originelle d’Haeckel à l’écologie scientifque augmente partout, dans l’art elle est de plus en plus assumée, comme le mot s’institutionnalise avec un Ministère de l’Ecologie, par exemple.

    Je ne crois pas à l’hégémonie du mot écosophie, il a son domaine de prédilection, la philosophie au sens où elle produit du discours et nourrit la réflexion. Je penche plus pour une tendance vers un phénomène d' »écologisme » -mouvement de société auquel participe l’écosophie. L’écologisme serait à mon sens, la troisième branche, du point de vue sociétal, au côté de l’écologie scientifique et de l’écologie politique. « L’écologisme global » selon le philosophe Fabrice Flipo, serait une « révolution politique » -cf. France Culture « La suite dans les idées » 15 février 2014 – qui se manifeste par une conscience éco-citoyenne des enjeux écologiques avec une participation active pour y répondre. Le mouvement s’accélère, comme je le constate à la direction d’un Agenda 21 Local France d’un territoire de 36 communes.

    Je vous invite à poursuivre cette discussion au prochain Colloque scientifique « Des formes pour vivre l’environnement… » par le LADYSS Laboratoire des Dynamiques Sociales et Recomposition des Espaces à Paris à l’EHESS École des hautes études en sciences sociales sur les sujets d’écologie(s) et d’expressions théoriques et politiques actuelles. Vous trouverez le programme en lien :
    http://www.jardin-eco-culture.com/2015/07/mes-recherches-en-debat-au-colloque-international-des-formes-pour-vivre-l-environnement.html
    Avec plaisir.
    Bien à vous.

    Edith Liégey
    Chercheur Sciences de la Nature et de l’Homme : écologie et art contemporain Muséum National d’Histoire Naturelle.

    • Merci pour ces références et cette invitation pour cet événement qui prévoit d’être très intéressant,

      mais peut-être que votre contribution part d’un malentendu :

      Nous nous intéressons aux écologies en tant que méthodologie, et donc en tant que forme d’éthique. Ceci à la fois pour produire des œuvres et les interpréter, les deux actions étant indissociables en principe, la communauté des « faiseurs » est toujours solidaire des « promotionneurs ». Il ne s’agit donc pas de critiquer cet état de fait mais plutôt d’en déclarer les méfaits, de manière pharmacologique dirait Stiegler en référence à Derrida : tout acte collectif étant idéologique et technique, il est donc aussi bon ET mauvais à la fois.

      Notre projet de faire communauté locale au sein d’une université d’écologie des arts (située à Montreuil 93) a pour vocation de rompre avec le rapport « spectaculaire », individualiste et muséifié, qu’entretient l’Art contemporain avec « le public réifié ». Nous nous situons donc en dehors de cet espace symbolique que Danto appelait « le monde de l’Art ». Howard Becker lui préfèrera le terme de « mondes de l’art », pluriel que nous avons conservé dans notre titre.

      C’est que fondamentalement, pour ne pas dire radicalement, l’Art contemporain est absolument a-écologique (par ses rapports de production, et par structure). Il est construit sur le modèle intellectuel des Lumières et sur sa vision réductionniste.

      Historiquement, il se développe (essor des musées à la fin du XVIIIeme) avec la vision esthétique et le positivisme, il est construit comme un espace séparé du monde et de ses relations, en particulier coupé des rapports de production. L’objet est « posé » dans un espace blanc où il est envisagé dans son rapport à son auteur, puis perçu comme une expérience à éprouver en tant qu’individu. Il fait la promotion d’un individu rationnel et libre, coupé de détermination. Le territoire des relations est réduit à quelques signes, comme le laborantin réduit la nature à quelques signes et objets, comme l’ingénieur réduit le devenir au calcul, comme le négociant réduit les valeurs à leur signe monétaire et la liberté à la liberté de commerce.

      Nous espérons pouvoir en débattre à l’avenir et éventuellement vous compter parmi nous afin de défendre vos positions.

    • Bonjour,

      Je tenais juste à rectifier; je n’ai pas publié « Félix Guattari, Qu’est-ce que l’écosophie ? », mais rédigé un compte rendu sur l’ouvrage posthume de Félix Guattari intitulé « Qu’est-ce que l’écosophie? » (Textes agencés par Stéphane Nadaud) pour la revue en ligne Lectures.revues.org.

      Bien à vous

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