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Les actes du colloque
“L’acte artistique : de l’écosophie
à l’économie de la contribution.

sous la direction de Jean Voguet

 

 

 

Sommaire

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L’art, outil de décolonisation de l’économisme

Valérie de Saint-Do
Journaliste et Auteur Revue Cassandre/Horschamp

«Monde de l’art», monde et écosophie

Roberto Barbanti
Professeur des universités (département Arts plastiques, UFR 1),
et Responsable de l’équipe de recherche TEAMeD,
Université de Paris 8, France

Rapport

Serge Olivier Fokoua
Directeur des RAVY de Yaoundé au Cameroun et Artiste visuel

Retourner le Monde

David Guez
Artiste

 

Écosophie de l’écoutant

Gilles Malatray
Desarts Sonnants

 

Écologie de l’œuvrage collectif : pour une pharmacologie des arts et de leur fréquentation.

Yann Aucompte
Professeur de Design Graphique Agrégé, chef de projet aux Euménides 

 

Aménager à temps et raisonnablement l’espace de notre Terre

Jean Voguet
Directeur du CRANE lab et Compositeur

Texte de l’invitation au colloque

Proche des idées de l’entrepreneur belge Gunter Pauli et de son concept de «l’économie bleue», le philosophe Félix Guattari fondait à la fin des années 1980 le concept d’écosophie. En parallèle, avec son modèle de société «la sobriété heureuse», l’agro-écologue et écrivain Pierre Rabhi affirmait un choix de vie autre.

Le modèle de l’économie de la contribution, défendu par le philosophe Bernard Stiegler, prend en compte ce que les économistes appellent des externalités positives, où il s’agit de valoriser des activités (non monétarisables) qui sont exercées en dehors du marché, et qui procèdent également du développement des capabilités. L’intelligence collective est devenue la principale valeur économique. Les meilleures idées naissent dans ces terreaux fertiles et ces savoirs communs qui n’ont généralement pas de modèle immédiatement rentable et relèvent de la «pollinisation».

 

Ouvrage conçu avec le partenariat du Crane Lab

Sur le livre : la physique du livre

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Si le livre est important par son contenu, il devra l'être aussi par sa ”forme”. Cette opposition a priori pose déjà un problème pour comprendre ce que veux dire que de produire un objet selon un processus de design.

L'objet si il est décoré efface le processus de production mais aussi le rapport de production (au sens de Marx). Entrer dans un processus de design c'est forcément travailler avec les autres pour les autres : “Le projet est un processus complexe d’objectivation de la subjectivité par l’image et par le discours qui propose et expose, qui explique, rationalise et légitime, car la trop évidente et embarrassante subjectivité qui préside à l’acte de création ne peut suffire quand il s’agit d’engager autrui.”(Clemence Mergy)  autrement dit il est "autruiphanique" pour reprendre le concept de Stéphane Vial.

C'est donc une rupture d'avec la logique de l'art qui voudrait s'autonomiser des autres sphères de la vie. Le design entretient un ”art“ pour la vie (cf. Maholy-Nagy) qui ne distingue pas vraiment le quotidien de l'attention au détail esthétique, du fond de la forme et de l'individu et du collectif (faisant abstraction de branches particulières du design, qui sont en fait des artisanats de luxe ou des méthodes marketing).

Se livre n'est donc pas un objet précieux de micro-édition, dont le faible nombre d'exemplaires justifierait des prix exorbitants ou un objet de savoir-faire dont l'ambition et la démonstration technique. La démarche de conception de ce livre peut se résumer en trois concepts clefs : phanérotechnique, pharmacologique, technophanique.

Phanérotechnique
(dont la technicité apparaît)
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“L’objet artisanal reste ouvert parce que l’acte artisanal reste près de la matière ouvrable ;
le regard artisanal saisit l’objet comme une matière réformable, prolongeable.”

P.63 Cours sur la technique, Psychologie de la technicité

Gilbert Simondon employait se terme pour désigner des techniques dont la structure fonctionnelle est apparente. Ces objets sont souvent qualifiés d'ouverts. Ils sont ouverts car leur fonctionnement peut intégrer d'autres techniques, ce qui n'est pas le cas des systèmes crypto-techniques (dont la technicité est cachée) et fermés qui sont autonomes mais ne peuvent pas participer à leur milieu. Pour Simondon l'objet ouvert relève d'une forme de moralité et de clarté.

 

- Typographie

Le caractère typographique est un redessin du Didot, caractère français du XVIIIeme.
Il est dessiné de manière très simple avec des traits évoquant les traceurs
numériques. Il est conçu via un outil numérique, il en garde donc les propriétés formelles
et symboliques.

- Reliure
Le livre est relié en dos carré cousu, de manière très habituelle. Mais son dos est visible et aucune couverture collée et rigide ne protège
les cahiers qui apparaissent.

 

- Papier
Les épaisseurs de papiers varient, donnant un poids et une matérialité sensibles à leur présence. Habituellement la feuille blanche et lisse cherche surtout à s'effacer pour laisser place au contenu. Dans ce livre la feuille est bien là, variant de poids, et détonant par sa couleur grise.

- Encres
Les encres sont apposées en aplat ou en trame. Elles sont employées pour leurs propriétés. L'encre à alcool se répand en tâche, le toner forme des signes ciselé et contrastés, la linogravure quant à elle s'étale de manière chaotique et "sale". Les dessins de couleur orange sont différents d'un exemplaire à l'autre soulignant alors la différence physique invisible qui sépare tous les objets produits en série.

 

- Dessin
Les dessins sont volontairement abstraits pour ne pas imposer d'interprétation du sujet au lecteur.

- La couverture

La couverture d'un livre est souvent épaisse. Elle protège le livre lors de sa lecture ou de son stockage. Sur ce livre la couverture est faite avec un papier texturé et fragile, utilisé pour l'intérieur des livres. Il fait la démonstration de la fragilité du support.

 

Pharmacologique
(penser l'objet comme un médicament)

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Pharmacologique signifie que l'on aborde la technique comme un médicament, c'est-à-dire comme un remède et un poison. Avec cette méthode, la technique est toujours perçue comme bonne et mauvaise à la fois.

De cette manière on s'oppose aux courants philosophiques qui conçoivent la technique comme forcément mauvaise (Jacques Ellul), ou pervertissant l'homme (Rousseau). Elle n'entend pas non-plus adhérer à ce que l'on appelle le positivisme (St Simon, Descartes "maïtres et possesseurs de la Nature"), qui conçoit la technique sous l'angle de la flèche du progrès, auquel il ne sert à rien de résister. À cela il faut aussi ajouter les courants qui envisagent les techniques selon des catégories de natures et de fonctions, classant ainsi les techniques en bonnes et mauvaises par nature (Platon, William Morris). 

Cet objet d'édition, incarne cette notion dans le sens où il ne prétend pas résoudre tous les problèmes, mais entend suivre la voie du moindre mal, autant qu'une "transparence" ou plutôt une lisibilité technophanique : l'objet révèle les rapports de production, appuie ses toxicités, et exprime ses aspects positifs.

- L'encre
Les encres différentes employées sont chacunes employées pour une seule couleur. L'encre de l'imprimante laser n'est pas une encre à proprement parler, mais du toner. C'est donc une poudre magnétisée, qui fond à la chaleur et se fixe de manière uniforme en refroidissant. Mal fixé le toner peut-être dangereux pour la santé si il est inhalé en doses fréquentes. L'encre noire des interchapitres est une encre à l'huile, non-toxique. Son temps de séchage long et sa texture épaisse sont utilisés pour conserver un peu de ses propriétés salissantes. L'imprimé est un objet sale, il dépense du papier, utilise des encres toxiques. Il est souvent produit en masse puis jeté "au pilon" lorsqu'un éditeur veut faire de la publicité dans un salon, mais ne sait plus que faire des livres invendus qu'il ne peut stocker. Enfin, l'encre orange est une encre à alcool particulièrement puissante qui traverse le papier et se répand en conservant une tenu. Cette encre est apposée à la main et forme des signes ou des surfaces de couleurs différentes sur chaque exemplaire. Chacune à sa manière ses encres traduisent la nocivité du matériaux. Encre puissante et indélébile qui traverse le support, encre épaisse et noire qui ne reste pas fixé à son support et tache les doigts, encre toner brillante et précise qui en produisant des trames produits des images et des lettres qui communique du sens.

- Les cahiers séparés
Le livre rassemble des pages, créant une unité entre les différents propos. Dans ce livre les cahiers sont dédiés aux différents auteurs. Leur séparation apporte l'idée que l'ouvrage ne tend pas à produire un discours dogmatique. Chacun parle depuis sa position et son expérience. 

 

Technophanique
(révéler le système de production dans l'objet)

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Technophanique signifie que l'objet révèle le système technique dont il est issu. Il rend lisible les interactions sociales, le rapport de production, le lien avec la Nature. À travers l'objet, le mode culturel de vivre ensemble se donne à expérimenter, non pas d'un point de vue esthétique (perception des formes), mais d'un point de vue poïétique : on se sent fabriquer l'objet car on participe clairement à le faire circuler et exister dans son système.

- Devenir ouvrier
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Le cycle du rapport de production de cet objet est relativement court dans son cycle : les auteurs du livre fournissent les textes lors d'un colloque auquel je participe, j’en réalise la mise en page, les illustrations, la typographie, la fabrication, la diffusion, grâce aux technologies numériques. Ce qui en soit n'explique rien car le système dit "numérique" est un dispositif complexe (il m'a fallu 400 pages pour en résumer les enjeux dans le champ de l'art numérique). 

Autre élément déterminant, nous possédons notre outil de production et nous tentons de travailler à partir de matériaux usinés bruts. L'idée d'un ouvrage réalisé par nos soins, avec un minimum d'intermédiaire n'a pas pour but de mettre en valeur un savoir-faire artisanal. Sinon, ce livre prolongerait une certaine tradition française de l'artisanat d'art (titre qu'il faudrait soumettre à une analyse sociologique plus avant). Il s'agit davantage d'une implication dans le processus de production pour faire de ce livre une expérience collective. L'objet - lorsqu'il est produit artisanalement et lorsque son ouvrier est connu - acquière toute sa valeur véritable, rendant ainsi au travail sa nature d'ouvrage. L'objet est un rapport de production. C'est donc un objet dont la forme ne tient en rien d'un “tour de force" mais qui, je l'espère, s'adresse à son lecteur dans une transparence poïétique : “je suis fait de main d'humain, j'ai des qualités qui sont aussi des défauts, vous pouvez vous aussi produire des objets comme moi…”, rien à voir donc avec l'excellence.  

 

“Afin de ne pas élever le nombre de signaux à intégrer, le meilleur moyen est de les rendre homogènes aux signaux naturels, bruts, directement provoqués par l’objet, au lieu de les traduire sous forme symbolique en un régime étranger. Nous voulons dire par là que le signal d’un échauffement devrait être un jet d’air chaud, le signal d’un incendie l’odeur de brûlé, etc., ceci afin de rester de manière constante dans le domaine perceptif direct et spontané, sans passer par un symbolisme abstrait toujours aléatoire, nécessitant un apprentissage, et n’ayant valeur significative que par un détour conceptuel qui retarde les réactions efficaces.”

Gilbert Simondon, “Cours sur la perception”, p.374.